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© Suzanne leo- Pollak
Nous étions indésirables, une enquête familiale. Le narrateur est Heinz Pollak père de l'auteur. Son récit commence en mars 1938 au moment de l'Anschluss. 1938Auparavant, personne n'avait entendu parler de l'Anschluss. En février, Schuschnigg est allé voir Hitler à Berchtesgaden, il en est revenu soucieux et a cru pouvoir encore sauver quelque chose. Il a nommé Seyss-Inquart, le leader des Nationaux-socialistes, ministre de l'intérieur et de la police, une des conditions posées par Hitler. En revanche, il a annoncé, totalement à brûle pourpoint, un référendum pour le 13 mars posant la question : « Le rattachement à l'Allemagne, oui ou non ? ». Aussitôt on a pu voir partout des gens arborer la croix potencée1 patriotique. Une plaisanterie circulait alors : Un étranger arrive dans le pays et demande : « Combien y a-t-il encore de Socialistes chez vous ? ». « Oh, environ 40 pour cent. ». « Et combien de Nazis ? ». « Aussi 40 pour cent et des Communistes il y en a encore environ 15 pour cent. ». « Mais qui trouve-t-on alors au Front Patriotique ? ». « Ah mais, au Front Patriotique, nous y sommes tous! ».
collection Suzanne Pollak Le lendemain, les soldats allemands sont entrés dans la ville. Ils ont été accueillis par des cris de joie. On leur a jeté des fleurs. C'était un beau spectacle que de les voir assis dans ces voitures décapotées, l’air réjoui, et souriant devant ces manifestations de fraternité sans pareilles. Seuls les Juifs comme moi les regardaient de travers. Je ne voulais pas manquer l'arrivée de Hitler dans sa « patrie ». Je me trouvais entre l'Hôtel Impérial et l'Opéra, écrasé par la marée humaine, deux ou trois rangs de S.A. ou de S.S occupaient la chaussée. J'ai vu mon bien-aimé Führer, promenant son regard bleu et faisant comme ça avec le bras. Le soleil brillait, il faisait chaud. Ce n'était pas encore la fin du monde, mais j'ai pensé, ce dingue va me suivre partout, où vais-je bien pouvoir aller ? Un ou deux jours plus tard, le Président de la Confédération a démissionné, et Seyss-Inquart a assuré ses fonctions par intérim. Avec l'arrivée des troupes, l'Autriche a de toute façon cessé d'exister, et est devenue une partie du Reich sous le nom d’« Ost Mark », et Seyss-Inquart Gouverneur du Reich. Il est vrai qu'il ne l'est pas resté longtemps. Il a eu tout loisir de prouver plus tard, comme Commissaire du Reich et « Boucher de la Hollande », quel Nazi pur et dur il était. Le Gauleiter Bürckel l'a remplacé, s'est arrogé tous les pouvoirs, a transformé le Parlement en un poste de commandement de districts et a morcelé l’« Ost Mark » en districts séparés. Les Nazis autrichiens qui croyaient pouvoir enfin avoir leur mot à dire, ont été plus ou moins évincés. Le référendum a eu lieu un mois plus tard, mais ce n'était plus alors qu'une mascarade. 95 % des Autrichiens votèrent en faveur d'un rattachement à l'Allemagne de Hitler, lequel était réalisé depuis longtemps. Je suis convaincu de ce qu'ils auraient aussi voté en ce sens tout à fait spontanément. Ils avaient déjà souhaité le rattachement à l'Allemagne en 1918 et avaient ressenti comme une amère injustice le fait que la Société des Nations ne le leur ait pas permis. D'après eux, l'Autriche « allemande » n'était pas viable. Ils s’employèrent aussi à le prouver, et ils y seraient presque parvenus malgré tous les prêts octroyés par l'étranger. Indésirables déjà!Même des socialistes comme Renner ont salué, sans y être contraints le moins du monde, le rattachement à l'Allemagne. Évidemment, ils ont aussi accepté l'antisémitisme, ce n'était pas quelque chose de nouveau en Autriche, et ça leur convenait bien, ça leur convenait même merveilleusement bien. Il fallait repousser les Juifs, ils étaient dans toutes les professions où l'on gagnait bien sa vie, il n'y avait qu'à regarder autour de soi, un médecin et un juriste sur deux, dans les théâtres, dans les rédactions, il y en avait beaucoup trop partout de ces canailles, il était grand temps de purger tout cela. A la réflexion, on a du mal à s'imaginer la raison pour laquelle les gens ne se sont pas enfuis à temps ou ne se sont pas défendus. Tout ce qui en Allemagne avait été réalisé progressivement au cours des cinq dernières années, se produisit chez nous plus rapidement et plus radicalement. Malgré tout, personne à vrai dire ne pouvait prévoir où tout cela conduirait. Tuer les Juifs parce qu'ils sont juifs ne résulte que d’une décision prise en 1942 à la Conférence de Wannsee. Dans un premier temps il n’était question que de priver les Juifs de leur existence économique et de transformer leur vie en enfer. De mars à septembre, il y eut chaque jour quelque chose de nouveau. Les cafés que nous fréquentions ont accroché une pancarte « Juifs indésirables », les magasins ont accroché une pancarte « Juifs indésirables ». Le lendemain c'était le tour des restaurants, des cinémas et des théâtres, ensuite des transports en commun et des cabines téléphoniques. Un moment après, ils ont découvert que les Juifs n'avaient rien à faire dans les parcs. C'était le printemps et le temps devenait plus chaud. D'abord ils ont accroché sur les bancs « Réservé aux Aryens ». Puis il y eut un décret en vertu duquel les Juifs n'avaient plus du tout le droit d'aller dans les parcs, dans aucun parc. Il est vrai qu'on ne voyait pas nécessairement à ta tête que tu étais juif, en tous cas très certainement pas à la mienne. Mais tu risquais, si quelqu'un te reconnaissait, d'avoir des ennuis, d'être conduit à la Police. La vie devint insupportable. Tu n’avais plus qu’à rester dans ta chambre, et encore pouvais-tu t’estimer heureux de ne pas avoir été jeté dehors. A Vienne, les « parties de frottage », comme on les appelait, étaient particulièrement brutales. Des groupes de S.A. sortaient les Juifs de leur maison ou de leur magasin, leur mettaient dans les mains un seau et une brosse et les obligeaient, sous les huées et les injures des gens qui faisaient cercle autour d'eux, à effacer sur le macadam ou sur les murs des maisons les slogans en faveur du référendum. Ou bien ils devaient barbouiller de peinture jaune des magasins juifs. Naturellement, on matérialisa aussi la mise au ban de la société de tous les Juifs. Lorsqu'ils avaient un passeport on y tamponnait un J et on ajoutait un prénom « hébreu » au leur : pour les hommes « Israël », pour les femmes « Sarah ». Ils furent expulsés de leurs appartements. Les plus grands et les plus beaux furent occupés par des fonctionnaires nazis. Et les Juifs durent alors s'entasser à plusieurs familles dans de misérables petits logements. Les enfants juifs n’eurent plus le droit de fréquenter les écoles publiques, les adultes perdirent leur travail. Ils furent congédiés des administrations, des entreprises, des grands magasins et des petits commerces. On leur confisqua leurs propres commerces, les médecins furent privés du droit d'exercer, les avocats du droit de plaider. Cela se passait souvent sans violence. Un homme entrait dans un magasin et disait : « Demain vous fermez, parce que je reprends l'affaire. Je vous en donne 300 Marks. ». « Êtes-vous devenu fou ? » . « Cela ne vous convient pas, vous voulez vous retrouver en prison ? ». Le propriétaire du magasin n'avait pas du tout le choix. Des milliers de commerces ont ainsi été transmis à des propriétaires « aryens ». Ou bien encore il était interdit de consulter un médecin juif. Alors ils postaient quelqu'un en bas dans la rue. « Où voulez-vous aller ? Vous ne savez pas que c'est un Juif ? ». « Non, je ne le savais vraiment pas. ». « Eh bien, maintenant vous le savez ! ». Malgré tout, certains ont continué à consulter un médecin juif et il ne leur est rien arrivé. Mais pour le médecin cela faisait une différence de se retrouver soudain avec un patient par jour au lieu de vingt. Il ne pouvait tout simplement pas en vivre. A cette époque je faisais un stage à l'Institut de Pathologie et nous avions beaucoup de suicidés qui n'avaient pu supporter la pression. Il s’agissait en particulier de jeunes gens qui étaient engagés dans un mariage « mixte » ou dans des relations «mixtes ». J'avais d’ailleurs moi aussi une petite amie « aryenne » dont j’ai fini par me séparer. C'était trop risqué, personne n'avait envie de passer cinq ans en prison pour atteinte à la pureté de la race ou d’être exhibée en photo dans le "Stürmer"3 la tête rasée et une pancarte autour du cou portant : « Je suis une pute à Juifs ». Les premiers temps, beaucoup de gens ont été emprisonnés et beaucoup ont fui, quand ils avaient assez d'argent et un passeport avec un visa. Mais la plupart des pays ont eu tôt fait de fermer hermétiquement leurs frontières. Émigrer coûtait cher et supposait une attente qui pouvait durer des jours. De nouvelles conditions à l’émigration étaient constamment posées. Pour l'Amérique, par exemple, on n'obtenait un visa que si l'on pouvait justifier d'un affidavit4 . Cela signifiait que l'on avait un parent en Amérique qui se portait caution pour vous. Qui donc pouvait bien satisfaire à une telle exigence ? Malgré tout, la queue devant l'ambassade américaine s’étirait sur des kilomètres. Et si l'on avait pu obtenir un visa, c’était alors un décret qui paraissait, exigeant que l'on produisît un avis d’imposition. Et de nouveau la file d'attente, pendant des jours. Il n'est pas étonnant que certains candidats à l'émigration, en désespoir de cause, aient tenté de sortir du pays de manière rocambolesque et souvent illégale. Mais là encore il fallait payer.
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collection Suzanne Pollak
1Emblème de L’Autriche. (N.d.T.)
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