Quantcast Le trait d’union ou l’intégration sans l’oubli
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Itinéraires d'exilés au Canada

Contenu du livre


Le régime national-socialiste fut à l’origine d’une vague de migration de personnes fuyant l’Allemagne nazie et les régions annexées par elle. Cette migration est communément appelée « exil ». Pour beaucoup, l’exil n’est pas resté un état provisoire mais s’est transformé en émigration durable. La terre d’exil est alors devenue véritable pays d’accueil. Si les Etats-Unis avaient fait l’objet de nombreuses études sur l’acculturation et le rayonnement des exilés, le Canada était en revanche encore largement ignoré, notamment parce qu’il n’a pas accueilli de personnalités emblématiques de l’exil politique ou culturel, mais plutôt des personnes « ordinaires »… aux itinéraires de vie extraordinaires.


Malgré une politique très restrictive en matière d’immigration dans les années 1930, et particulièrement hostile à l’immigration juive, le Canada a néanmoins accueilli divers groupes d’exilés germanophones, notamment des Juifs allemands et autrichiens, des sociaux-démocrates originaires de la région des Sudètes (Tchécoslovaquie), ainsi que des exilés internés par la Grande-Bretagne – qui les considérait en 1940 comme « ressortissants d’un pays ennemi » –, puis transférés au Canada . Au total, ce sont environ 6 000 exilés qui ont pu entrer au Canada entre 1933 et 1940.

Ils ont par la suite vécu une période charnière de l’histoire contemporaine du Canada. Entre la crise économique de 1929 et les années 1970, la politique d’immigration canadienne a en effet radicalement changé, passant d’une immigration sélective au « multiculturalisme » comme modèle dominant de société.
Le livre de Patrick Farges est ancré dans les études sur l’exil et la micro-histoire, ainsi que l’histoire et la sociologie des migrations.

Il a pour objectif de comprendre les processus d’acculturation et les modalités d’adaptation et de redéfinition identitaire à l’œuvre chez les exilés germanophones qui se sont trouvés pris dans un réseau d’interactions culturelles croisées – entre les attentes de la société d’accueil, celles des communautés ethno-culturelles au Canada et les sociabilités héritées de la « Heimat ». P. Farges a rassemblé des sources primaires variées – notamment au Canada – de manière à tenir compte de différents niveaux d’analyse : individuel, familial, associatif, sociétal…

Ainsi, les « collections ethniques » des Archives nationales du Canada ont été mises à profit, constituées dans les années 1970 afin de documenter le fait multiculturel au Canada, et qui regroupent des archives d’associations et de personnalités appartenant aux différentes communautés d’immigrants. Ces sources ont été complétées par une recherche au sein d’archives familiales ou locales. Enfin, les récits de vie des exilés germanophones eux-mêmes, récoltés par entretien, ont constitué une source de première importance. En effet, nombreux sont les exilés qui ont ouvert leur porte à P. Farges afin de raconter leur histoire, parfois en présence de leurs enfants ou petits-enfants. Ces voix singulières jalonnent tout le livre et font entendre le vécu personnel qui se cache derrière des trajectoires de vie parfois chaotiques.

Par ailleurs, ces voix, situées dans un lieu et un moment biographique précis, donnent à voir un tissu social qui est toujours en train de se constituer. En effet, les exilés ont dès le moment du passage transatlantique, et parfois même avant, mobilisé un « capital social » qui se traduit dans leurs récits par un souci constant d’ancrage dans le temps et l’espace. On est loin de certaines représentations qui voudraient faire de l’exilé un être détaché de toute racine. L’étude du passage d’un univers à l’autre, propre à tout parcours migratoire, permet de montrer la densité de cette phase transitionnelle. Ceux qui ont pu partir à temps (c’est-à-dire avant la Shoah) sont souvent ceux qui en avaient les moyens – moyens financiers, moyens familiaux ou moyens intellectuels. En se focalisant sur les réseaux et les chemins de l’exil, P. Farges a ainsi voulu privilégier une analyse centrée sur l’utilisation d’un capital humain global. Ces moments de transition biographique ont donné lieu à une redéfinition des références sociales et culturelles. Il est intéressant d’observer l’émergence d’un nouveau réseau d’affiliations et la survivance conjointe d’anciennes références, qui tour à tour se complètent ou s’opposent.

Ces affiliations croisées ont évidemment été marquées par les spécificités de la grammaire canadienne en matière de diversité culturelle. Le processus d’« ethnicisation », coextensif du système de représentations d’un Canada « multiculturel », a conduit à la prolifération de ces « identités à trait d’union » qui ont fourni le titre à l’ouvrage. À la fois voie d’insertion dans le tissu institutionnel canadien, et marqueur d’exclusion au sein d’un cadre national postulé comme préexistant, le « trait d’union » est la métaphore qui caractérise le mieux la position ambiguë dans laquelle se sont trouvé les exilés. Au centre du processus d’« ethnicisation », on trouve le plus souvent des associations culturelles, qui « traduisent » les catégories publiques collectives en intérêts privés. Il était donc intéressant de redescendre en deçà du niveau des institutions publiques.

Car le multiculturalisme se présente en réalité comme un ensemble d’opérations de négociation culturelle qui mettent en jeu une multiplicité d’acteurs et de contraintes. Parce qu’ils sont arrivés à une période charnière dans la constitution des modes de représentation nationale au Canada, les exilés germanophones font partie d’une génération ayant contribué à faire advenir le discours sur la diversité. Mais tous ne s’y sont pas forcément identifiés en toutes circonstances et de manière inconditionnelle.

C’est là ce que montre la comparaison entre deux groupes d’exilés : les sociaux-démocrates des Sudètes d’une part, les Juifs allemands et autrichiens de l’autre. Cette histoire comparée n’est pas uniquement le résultat d’une opération de construction heuristique ; la comparaison est ancrée historiquement, puisqu’elle est le fruit d’une distinction opérée par les autorités canadiennes au moment même de l’immigration. Considérés d’emblée comme des « immigrants désirables » par les autorités (notamment parce qu’ils n’étaient pas juifs), les sociaux-démocrates des Sudètes, contraints par ailleurs de s’arranger avec des conditions de vie difficiles, ont eu la possibilité de s’approprier la grammaire canadienne de la diversité et d’établir des liens durables dans les milieux germano-canadiens.

Loin d’être stériles, les nombreuses querelles agitant leur réseau diasporique obéissaient aux lois de positionnement stratégique propres à un « champ intellectuel ». Les juifs allemands et autrichiens en revanche, héritiers d’une culture engloutie par la Shoah, n’ont, pour certains, jamais vraiment trouvé leur place au Canada. N’endossant ni l’identité germano-canadienne pour des raisons évidentes, ni l’identité judéo-canadienne, en raison des trop grands clivages qui existaient avec les juifs canadiens « établis », les exilés juifs se sont trouvés dans une situation de porte-à-faux. Leur histoire est peut-être celle d’une intégration socio-économique sans sentiment d’appartenance – d’une assimilation sans acculturation ? Néanmoins, leur culture, en sursis, et leur mémoire, vidée de son arrière-plan social, ont survécu au sein de quelques niches culturelles où renaît de temps en temps l’atmosphère passée des cabarets berlinois ou des cafés viennois. La comparaison entre ces deux groupes d’exilés montre de l’intérieur les mécanismes de différenciation à l’œuvre au sein de ce que regroupe le terme de « multiculturalisme » : il s’agit en fait d’un enchevêtrement complexe d’influx politiques centraux, de revendications décentralisées plus ou moins concertées, d’institutions et d’associations. D’un « différentialisme » en matière d’immigration dans l’entre-deux-guerres, le Canada est donc passé en un demi-siècle à la célébration des différences et aux luttes pour la reconnaissance qui génèrent à leur tour de nouvelles formes de différenciation.

Enfin le processus d’acculturation des exilés s’est aussi traduit par une volonté de participer aux instances culturelles du pays d’accueil, ainsi que par l’adaptation de leurs propres schèmes interprétatifs aux scripts socialement disponibles. La translation géographique due à l’exil s’est ainsi muée, au niveau individuel, en une opération de traduction et d’imagination. Il s’agissait de tenir ensemble le passé vécu, la projection à venir et le présent de l’énonciation.

En effet, ce que montrent les récits de vie, c’est la remarquable capacité des acteurs à faire coexister « hier » et « aujourd’hui », « là-bas » et « ici ». En cela, l’histoire des exilés germanophones reflète plus généralement l’histoire de l’immigration au Canada et celle de l’intégration des migrants ; elle en est le prisme grossissant.

Les exilés ont véritablement imaginé le Canada, en se le représentant, mais également en le « refigurant » imaginairement.

À propos de la sortie du livre de Patrick Farges : Le trait d’union ou l’intégration sans l’oubli. Itinéraires d’exilés germanophones au Canada après 1933, coll. « Dialogiques », Paris, Éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, 2008.
Patrick Farges est maître de conférence à Institut d’allemand d’Asnières Université Paris 3 - Sorbonne nouvelle
 
 
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