L'Anschluss en mars 1938, et les accords de Munich de septembre 1938 ont permis non seulement l'annexion de l'Autriche et de la région des Sudètes par le Reich mais ont conforté Hitler dans sa certitude d’être en position de force face aux puissances occidentales qui n'ont pas protesté, voire ont trahi leurs engagements telle la France vis-à-vis de leur alliée tchèque. Par ailleurs, l'échec de la conférence d'Évian en juillet 1938, organisée à l'initiative de Franklin D. Roosevelt pour trouver une solution globale à la question des réfugiés juifs autrichiens et allemands, est perçu par les nazis comme l'accord tacite des États à les laisser décider du sort des juifs comme ils l'entendent. On est en droit de se demander si cet échec n'a pas fait prendre conscience aux dirigeants nazis qu'aucun pays n'interviendrait lorsqu'ils décideraient de procéder radicalement à la libération du Reich allemand de toute présence juive.
Hitler atteint un point crucial de ses projets : l'extension de son territoire sans obstacle, et la possible éviction des juifs par la force, puisqu’aucune nation ne semble vouloir les accepter.
La loi polonaise de dénationalisation : une réponse à l'Anschluss.
Au ministère des affaires étrangères polonais, l'antisémitisme du ministre Joseph Beck est connu. Aussi, après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne, la principale préoccupation du ministre porte sur les 20 000 juifs polonais installés en Autriche qu’il ne veut pas voir revenir. Il est décidé à leur faire "un maximum de difficultés"1 et des instructions aux postes consulaires incitent à "faire des chicanes"2 . Toutefois, c'est de manière radicale que Joseph Beck compte régler le problème. Dans un premier temps, une loi de dénationalisation est adoptée le 31 mars 1938. Elle autorise à déchoir de sa citoyenneté tout Polonais séjournant à l'étranger depuis plus de cinq ans. L'objectif premier est de rendre impossible aux juifs, citoyens polonais, un retour vers la Pologne depuis les pays pris ou menacés par l'Allemagne hitlérienne3 .
Dans un second temps, le ministère de l'Intérieur de Pologne publie le 6 octobre 1938 un décret qui oblige chaque citoyen polonais à l'étranger à faire valider son passeport au consulat en y faisant apposer la mention "vérifié conformément au décret du ministre des affaires intérieures du 6 octobre 1938".
Le gouvernement polonais prend ce prétexte de vérification des passeports pour effectuer un large contrôle, mais bien souvent la validation est refusée pour les juifs polonais, quand leur passeport n'est pas tout simplement supprimé4 . La publication de cette directive a des répercussions en Allemagne. Hitler n'accepte pas se faire imposer la présence des juifs polonais. Aussi, les 28 et 29 octobre 1938 il fait procéder à l'arrestation de 20 000 juifs polonais vivant en Allemagne qu'il fait déporter vers la Pologne.
Zbaszyn
Les déportations ont lieu dans toute l'Allemagne. Les déportés ne sont autorisés à prendre que dix Marks par personne. On leur interdit d’emporter toute valeur et ils n'ont pas le temps de mettre leurs affaires en ordre. La majorité d’entre eux est expulsée par train, mais de grands groupes sont déportés à pied et sont battus et forcés à traverser la frontière polonaise. Les déportés sont parqués dans des casernes et des moulins à farine et ils endurent des conditions de vie inhumaines. Cependant, Varsovie déclare que rien ne l'oblige à les recevoir, puisqu'ils sont déchus de leur nationalité. "Rejetés par les Allemands, interdits de séjour en Pologne, quelque 5 000 juifs échouent dans le petit village frontalier de Zbaszyn"5 , un no man's land entre les deux pays. A Hanovre, 484 personnes sont expulsées et acheminées à Zbaszyn, parmi lesquelles la famille Grynszpan. :
Berta Grynszpan écrit à son frère à Paris une lettre qu’il reçoit le 3 novembre .
« Cher Herschel Tu as certainement entendu parler de notre grand malheur. Je te fais une description de ce qui s'est passé. Jeudi soir, des bruits couraient que tous les Juifs polonais d'une ville avaient été expulsés. Toutefois, nous nous refusions à le croire. Jeudi soir à 21 heures, un schupo est venu chez nous et nous a déclaré que nous devions nous rendre au commissariat de police, en apportant les passeports. Tels que nous étions, nous sommes allés tous ensemble au commissariat de police accompagnés du schupo. Là, presque tout notre quartier se trouvait déjà réuni. Une voiture de la police nous a aussitôt amenés à l'hôtel de ville. Tout le monde a été emmené là-bas. On ne nous avait pas encore dit de quoi il s'agissait mais nous avons vu que ç'en était fini de nous. On a fourré à chacun de nous, dans la main, un ordre d'expulsion. On devait quitter l'Allemagne avant le 29 octobre. On ne nous a plus permis de rentrer chez nous. J'ai supplié qu'on me laisse retourner chez moi, pour chercher au moins quelques objets. Je suis alors partie, accompagnée d'un schupo et j'ai emballé dans une valise les vêtements les plus indispensables. Et c'est tout ce que j'ai sauvé. Nous n'avons pas un pfennig. Ne pourrais-tu pas nous envoyer quelque chose à Lodz? Baisers de nous tous. Berta »
Emmanuel Ringelblum6 écrit un peu plus tard7
« Cher Raphaël, Je suis en vacances à Srodborow. J'ai travaillé à Zbaszyn pendant cinq semaines. En dehors de Ginzberg, je suis parmi les rares qui ont réussi à tenir le coup pendant un long moment. Presque tous les autres ont échoué après un plus ou moins court laps de temps. Je n'ai ni la force ni la patience de te décrire tout ce qui est arrivé à Zbaszyn. Quoi qu'il en soit, je pense qu'il n'y a jamais eu une déportation aussi féroce et impitoyable que celle de la Communauté allemande. J'ai vu une femme qui a été emmenée de son domicile en Allemagne alors qu'elle était encore dans son pyjama (cette femme est maintenant à moitié folle). J'ai vu une femme de plus de 50 ans qui a été enlevée de sa maison paralysée; ensuite elle a été portée à la frontière dans un fauteuil par de jeunes juifs. (Elle est encore à l'hôpital). J'ai vu un homme souffrant de la maladie du sommeil qui a été transporté à travers la frontière sur une civière, une cruauté incomparable dans toutes les histoires. Au cours de ces cinq semaines, nous (à l'origine Giterman, Ginzberg et moi, et après dix jours, Ginzberg et moi), avons mis en place un quartier avec des départements pour l’approvisonnement, les soins hospitaliers, des ateliers de menuiserie, des tailleurs, des cordonniers, des livres, une section juridique, un service d’aide pour l’émigration et un bureau de poste (avec 53 salariés), un bureau d'aide sociale, un tribunal d'arbitrage, un comité organisateur, un service de contrôle ouvert et secret, un service de nettoyage, et un ensemble de services d'assainissement, etc. En plus des 10-15 personnes en provenance de Pologne, près de 500 réfugiés en provenance d'Allemagne sont employés dans les sections énumérées ci-dessus. La chose la plus importante est que ce n'est pas une situation où certains donnent et d’autres reçoivent. Les réfugiés nous considèrent comme des frères qui ont hâte d'aider à un moment de détresse et de tragédie. Presque toutes les fonctions d’encadrement sont effectuées par les réfugiés. Des relations chaleureuses et amicales existent entre nous et les réfugiés. Il n’est nullement question de l’effet désintégrateur de l’assistance qui pourrait s’infiltrer dans le travail. C'est pour cette raison que tous ceux qui ont besoin de notre aide la reçoive de bon cœur. Personne n’est blessé par nos actions. Chaque plainte de mauvais traitement fait l’objet d’une enquête, et plus d’un "philanthrope" a été renvoyé loin d'ici. Nous avons commencé avec les activités culturelles. La première chose que nous avons mise en place a été la langue yiddish. Elle est devenue très populaire dans le camp. Nous avons organisé des cours en polonais, auxquels ont participé environ 200 personnes, et d'autres classes. Il y a plusieurs salles de lecture et une bibliothèque, les groupes religieux ont mis en place un Talmud Torah [école religieuse]. Il y a des concerts, et un chœur est actif.
... Zbaszyn est devenu un symbole pour la défense des Juifs de Pologne. Les juifs ont été humiliés tels des lépreux, des citoyens de troisième classe et, par conséquent, nous sommes tous visités par cette terrible tragédie. Zbaszyn a été une attaque morale contre les populations juives de Pologne. Et c'est pour cette raison que des liens unissent les masses juives à Zbaszyn et aux juifs qui souffrent là-bas ... S’il te plaît accepte mes vœux les plus sincères et mes baisers de Zbaszyn . Emmanuel »
Herschel
Lorsque Herschel Grynszpan qui est à Paris, apprend le 3 novembre 1938 que ses parents et sa sœur ont été déportés de Hanovre, il décide par un geste désespéré de faire connaître leur sort et celui de leurs coreligionnaires et de se venger des Allemands qui persécutent les siens.
Selon le récit de l'historienne Rita Thalmann8 , la lecture du journal yiddish Pariser Haint (Journée parisienne) le renforce dans son obsession. En date du 4 novembre, le correspondant du journal à Zbaszyn écrit :
"Situation effroyable des Juifs polonais expulsés d'Allemagne. Plus de 8 000 personnes devenues du jour au lendemain des apatrides ont été raflées et déportées dans le no man's land germano-polonais, principalement à Zbonszyn [Zbaszyn]. Les conditions de détention sont particulièrement pénibles et déprimantes. 1 200 d'entre eux tombent malades et plusieurs centaines restent sans abri. […] Quelques cas de folie et de suicides sont à signaler"
Toute la journée du samedi 5 novembre, il cherche comment faire payer aux Allemands. Dans les rues du faubourg Saint-Martin à Paris, "une armurerie attire brusquement son regard et fait jaillir la solution qu'il a désespérément cherchée depuis la veille. Une arme. Tuer.9"
Herschel Grynszpan
Le dimanche 6 novembre dans la soirée, il prend une chambre d'hôtel, boulevard de Strasbourg paye d'avance, écrit une lettre d’adieux à ses parents et ne ressort plus avant le lendemain matin. A la première heure, il se rend au magasin "A la fine lame" au 61 de la rue du Faubourg Saint-Martin, il explique qu'il a besoin d'une arme car il travaille pour son père et doit transporter de grosses sommes d'argent. Sur les conseils de l'armurier, il achète un pistolet à barillet et des balles. A la sortie du magasin, il s'installe peu avant 9 heures dans une brasserie, se rend dans les toilettes pour charger son arme et la glisse dans la poche de son veston. Désormais, il est prêt. Il s'engouffre dans le métro, et de station en station, de changement en changement, il arrive à la station Solférino, proche de l'ambassade d'Allemagne. Là, il déclare devoir remettre un document important et demande à rencontrer un responsable. Reçu par Ernst vom Rath, ce dernier s'enquiert de ce document.
A ce moment là, Grynszpan se lève, sort le revolver de la poche intérieure de son veston, le braque sur vom Rath et s'écrie: vous êtes un sale boche et au nom de douze mille juifs persécutés, voilà le document. Et par cinq fois, Herschel Feibel Grynszpan fait feu sur Ernst vom Rath 10.
Resté sur les lieux de l'attentat, sans même chercher à s'échapper, Herschel Grynszpan est arrêté puis remis entre les mains de la police française avant d'être conduit au commissariat de police.
Kristallnacht : Un acte prémédité
10 novembre 1938
Il est avéré que les nazis attendaient une occasion pour lancer ce qui sera selon leur terminologie la solution finale11 et qui est alors une solution du problème juif. Le premier acte sera un vaste pogrom dans tous les territoires sous domination allemande, destiné à terroriser les populations juives et à les forcer à quitter l'Allemagne. L'attentat contre vom Rath leur offre un prétexte idéal. Hitler prépare alors une mise en scène destinée à démontrer que les Allemands, les représentants du Grand Reich sont menacés par les juifs. Le Volkischer Beobachter [L'Observateur du peuple], journal de propagande de Goebbels s'en fait l'écho et déclare le 8 novembre :
"Il est clair que le peuple allemand tirera les conclusions de cette nouvelle action. On ne peut plus tolérer que des centaines de juifs règnent encore à l'intérieur de nos frontières sur des rues entières de magasins, qu'ils peuplent nos lieux de distractions, que des propriétaires étrangers empochent l'argent des locataires allemands tandis que leurs frères de race incitent au-dehors à la guerre contre l'Allemagne et tuent des fonctionnaires allemands"
De plus, afin de renforcer la gravité de l'acte commis contre un représentant du Grand Reich allemand, Hitler élève vom Rath du rang de troisième secrétaire d'ambassade à celui de conseiller d'ambassade et décide d'envoyer auprès du blessé son médecin personnel ainsi qu'un grand professeur de Munich. Parallèlement, dès le 8 novembre, les nazis prennent la précaution de confisquer chez les juifs les armes et tout ce que ceux-ci pourraient utiliser pour se défendre.
Lorsque vom Rath décède le 9 novembre, tout est en place. Au moment où la nouvelle parvient à Hitler, ce dernier est à Munich, avec la vieille garde des SA, réunie à l'Hôtel de Ville pour commémorer la tentative de putsch de 1923. Contrairement aux habitudes, Hitler quitte l'assemblée sans prononcer de discours et déclare seulement :
"Il faut laisser le champ libre aux SA" 12
C'est Joseph Goebbels, ministre de la Propagande qui se charge non seulement d'annoncer alors publiquement le décès devant l'assemblée des SA mais également d'inciter au pogrom dans une diatribe d'une grande violence. Les principaux chefs quittent ensuite la réunion à 23 heures et téléphonent les instructions à leurs sections régionales. Pour les SA, il s'agit d'incendier les synagogues sans tenir compte des archives mais des objets du culte, de ne pas autoriser les pompiers à intervenir sinon pour empêcher la propagation du feu sur les maisons alentours, de détruire les magasins juifs, et d'apposer des pancartes telles "Mort à la juiverie internationale" 13, d’abattre les juifs trouvés en possession d'une arme.
Dans le même temps, un message secret est diffusé dès 23 h 55 depuis la direction de la Gestapo à Berlin à tous ses services. Pour la Gestapo, il s'agit d'incendier les synagogues, mais d'empêcher les pillages, de mettre en lieu sûr les archives importantes trouvées dans les synagogues, de préparer l'arrestation de 20 à 30 000 juifs parmi les plus fortunés, de traiter avec une extrême rigueur les juifs trouvés avec des armes.
Enfin, le chef de la Sûreté, Heydrich prévenu vers 23h30 qu'une synagogue à Munich ainsi qu'un château ont été incendiés, demande des instructions qui lui parviennent après consultation d'Hitler à 1h30.14
La teneur des messages des chefs des SA et de celui de la Gestapo, dont la synthèse semble faite dans les ordres du chef de la sûreté corrobore l'idée de l'existence d'un plan d'ensemble dont l'instigateur est Hitler. D'ailleurs le silence d'Hitler ainsi que de Goebbels lors des événements du 7 et 8 novembre confirme cette thèse. Dans son journal 15 ; Goebbels écrit à propos de l'attentat lorsqu’il relate la journée du 8 novembre : « A Paris, un juif polonais du nom de Grynzspan a tiré dans l’ambassade sur un diplomate allemand vom Rath, le blessant grièvement. Il voulait venger les Juifs. La presse allemande jette maintenant des hauts cris. Nous allons mettre les points sur les « i ». En Hesse, grandes manifestations antisémites. On brule des synagogues. Si seulement on pouvait déchainer la colère du peuple »
L'historien Saul Friedländer commente
"bien qu'il[Goebbels] eut passé la fin de la soirée du 8 à discuter avec Hitler au café Heck. De toute évidence, les deux dirigeants nazis avaient décidé de passer à l'action, mais jugé préférable d'attendre le décès d'Ernst vom Rath. Ce silence insolite [est] la plus sûre indication de l'existence de plans visant à accréditer une "explosion spontanée de la colère du peuple", donc indépendante de la volonté du Führer." 16
Toujours dans le journal de Goebbels pour la journée du 10 novembre :
« …L’état du diplomate allemand blessé par un juif à Paris est toujours très grave. La presse allemande se déchaine…Helldorf fait totalement désarmer les Juifs de Berlin. Ils pourraient avoir envie de recommencer sur une autre cible ». Plus loin, « Grandes manifestations contres les juifs à Kassel et à Dessau. Des synagogues sont incendiées et des magasins saccagés. On annonce dans l’après midi la mort du diplomate vom Rath. Maintenant c’est cuit. »
Quelques lignes plus loin Goebbels confirme qu’il présente les faits au Führer et que ce dernier décide de laisser les manifestations se poursuivre et qu’il faut retirer la police. Goebbels commente « Les juifs doivent sentir pour une fois la colère du peuple. C’est justice. » Goebbels décrit ensuite précisément son action, il donne des ordres, motive les indécis, instruit la police et le parti. Il est applaudi par les membres du parti. Tous se précipitent sur leurs téléphones. Le bataillon d’assaut « Hitler » part pour Munich. Goebbels écrit qu’il cherche à sauver une synagogue qui est réduite « en miettes ». Il s’entretient avec Streicher de la «question juive » .17
Le début de la destruction
« Après avoir entendu la harangue enflammée du Dr Goebbels, [les SA] sont convaincus que l'heure de la solution du problème juif a sonné et qu'ils ont carte blanche pour développer au maximum le pogrom jusqu'au jour suivant » 18
Selon les directives de Goebbels, la seule réserve est de ne pas apparaître en tant qu'organisation. Aussi, les SA et les SS habillés en civil passent à l'acte dès 1 heure de matin
Du nord au sud de l'Allemagne, synagogues, maisons communautaires, asiles de vieillards, hôpitaux juifs, maisons d'enfants, logements privés et magasins juifs subissent l'assaut des hordes brunes.19
10 novembre 1938
Partout le scénario est identique : les synagogues sont pillées, saccagées, détruites, incendiées, sans que les pompiers n'interviennent, se contentant d'empêcher la propagation des incendies sur les maisons alentours. Des groupes de SA se ruent sur les magasins juifs qui sont facilement reconnaissables depuis qu'une ordonnance a exigé que le nom du propriétaire soit peint sur la vitrine en grande lettre.
D. Golly qui a seize ans et vit alors à Brême, se souvient :
"Nous nous étions couchés tôt. Moi et ma famille, nous dormions tous les quatre quand nous avons entendu frapper à la porte d'entrée. Frapper violemment. Mon père a dévalé l'escalier, il a ouvert la porte devant laquelle se tenaient deux nazis en uniforme brun. «Dis à ta famille de s'habiller rapidement, vous venez avec nous. Dépêchez-vous ! » Nous n'avions pas le choix. Nous nous sommes habillés en vitesse, et les deux soldats nous ont conduits dans une salle d'une caserne du centre-ville. En entrant, nous avons réalisé que tous les Juifs de la ville avaient été raflés et emmenés dans cette salle. Personne ne savait pourquoi. Personne ne savait ce qui allait se passer. Ils nous ont laissés sur nos chaises pendant des heures, des heures d'affilée, jusqu'à ce que finalement ils séparent les femmes des hommes et qu'ils emmènent les hommes. Nous ne savions pas où ils allaient, Ils ont emmené mon père et mon frère. Au matin, ma mère et moi, et toutes les femmes avons été autorisées à rentrer chez nous. C'est là que nous avons découvert ce qui s'était passé pendant la nuit, pendant que nous étions enfermées dans la salle. Les Chemises brunes avaient brisé toutes les vitrines des commerces juifs, forcé les maisons et les appartements juifs, cassant tout ce qu'ils pouvaient. L'affaire de mon père fut dévastée cette nuit-là. Et évidemment notre synagogue fut incendiée. Le jour d'après, sans me douter de rien, je suis retournée à l'école, c'était le lendemain de la Kristallnacht. J'ai monté l'escalier pour rejoindre ma classe et j'ai croisé par hasard mon professeur principal, M. Koch, qui s'est approché et m'a dit, l'air vraiment attristé : «Mlle Golly, je suis profondément désolé, mais les Juifs ne doivent plus venir en cours.» Je n'avais pas d'autre choix que de m'en aller. Je suis rentrée à la maison la tête baissée, tous mes projets d'avenir venaient de voler en éclats." 20
A Elberstadt, dans le Württemberg, Adolf Heinrich Frey chef des SA exécute froidement Susanne Stern, une veuve âgée de 81 ans qui refuse de le suivre.
"J'ai frappé à la porte… et j'ai demandé à Stern de s'habiller… elle s'est assise sur le canapé. Quand je lui ai demandé si elle avait l'intention de suivre mes instructions et de s'habiller, elle a répondu qu'elle ne s'habillerait pas et ne viendrait pas avec nous. Nous pouvions faire ce que nous voulions "je ne quitterai pas ma maison, je suis une vieille femme". J'ai sorti mon arme de service de ma poche et j'ai appelé la femme encore cinq ou six fois à se lever et à s'habiller. Stern a crié haut et fort dans mon visage avec mépris et l'insolence : "je ne me lèverai pas et je ne m'habillerai pas". Au moment où elle a crié "faite de moi ce que vous voulez", j'ai ôté la sécurité de mon arme et tiré une fois… Stern s'est effondrée sur le canapé. Elle s'est penchée en arrière et a porté ses mains à sa poitrine. J'ai alors tiré une deuxième fois, en visant la tête". 21 Dans sa déposition, il précise qu'elle est tombée du canapé et a roulé par terre, émettant par moments un râle. Ne voyant pas de raison de rester plus longtemps dans la maison, il a néanmoins tiré une dernière balle au milieu du front, à une distance d'environ dix centimètres; pour s'assurer qu'elle était bien morte. Sur quoi, il a fermé la maison à clé et fait son rapport.
A Berlin, les actes de destruction et de violence sont particulièrement marqués Rita Thalmann en fait le récit : "A Berlin, le pogrom ne commença qu'à deux heures du matin, après que des équipes spécialisées eurent isolé toutes les institutions juives du Reich en coupant les fils téléphoniques, en débranchant les installations électriques et de chauffage et que la police eut dévié le trafic des "points névralgiques". Des groupes déchaînés bombardent alors à coups de pavés les magasins juifs. Puis la foule sort des vitrines tous les objets qui peuvent servir de projectiles. Sept grandes synagogues de la capitale sont en flammes, dont le grand édifice de la Fasanenstrasse où le ministre-officiant Davidsohn arrive en courant pour sauver ce qui peut l'être. […] A ce moment des coups retentissent et Wolfsohn, le concierge, apparaît dans la cour en chemise, couvert de sang. Il avait refusé de donner les clefs du sanctuaire dont les portes sont enfoncées. L'orgue à 78 registres sonores est jeté par-dessus la balustrade. Les candélabres de bronze sont démontés et, comme tous les objets du culte, mis en pièces. Les habits sacerdotaux sont déchirés, de même que les livres de prières. Puis des commandos de SA et de SS arrosent d'essence les bancs de bois et le feu se propage à l'intérieur de la synagogue à une rapidité incroyable. C'est en vain que Davidsohn tente d'entrer. Il reste là jusqu'à cinq heures du matin, jusqu'à ce que le feu couve sous la cendre. Peu à peu la foule se retire, les pompiers s'en vont et l'homme qui pendant vingt-sept ans récita les prières de la communauté, s'incline devant les décombres fumants pour réciter une dernière fois le Kaddish, la prière des morts." 22 Convoqué à la police, il y retrouve tous les membres de la direction de la communauté, plus les rabbins, les ministres-officiants et les chefs de chorale. Enfermés jusqu'à 18 heures sans manger, certains sont libérés, dont lui, tandis que les autres sont emmenés avec environ 10 000 hommes vers les camps de concentration.
A Leipzig, "après avoir démoli les logements et jetés dans la rue tout ce qui pouvait l'être, les exécutants au sadisme insatiable ont chassé beaucoup de leurs occupants tremblants en un mince flot qui s'écoule à travers le parc zoologique, ordonnant aux spectateurs horrifiés de cracher sur eux, de les couvrir de boue et de se moquer de leur situation lamentable. […] Le moindre signe de compassion mettait les persécuteurs en rage, et la foule n'a absolument rien pu faire, sinon détourner son regard épouvanté de ces scènes de sévices ou s'éloigner. Cette tactique a été appliquée toute la matinée du 10 novembre sans que la police intervienne et a été infligée à tous, hommes, femmes et enfants" 23.
Dans les territoires autrichiens devenus allemands, les juifs ont été sommés de quitter le pays avant la mi-décembre 1938. Aussi, il ne reste plus que quelques centaines de juifs dans la province du Tyrol-Vorarlberg. Le gauleiter Franz Hofer entend exécuter les ordres afin de débarrasser le territoire placé sous sa responsabilité de toute présence juive. La nuit du 9 au 10 novembre 1938 en offre l'occasion. Saul Friedländer en fait le récit24 : "Hofer revint précipitamment du dîner des Alte Kämpfer [vieille garde] de Munich et donna le ton : "En réaction au lâche assassinat de notre conseiller vom Rath commis par les juifs à Paris, au Tyrol aussi l'âme exaspérée du peuple doit se dresser cette nuit contre les juifs". Le message de Heydrich avait mis en alerte. […] [A Innsbruck] les hommes se rassemblèrent en vêtements civils vers 2h30 du matin […]. En quelques minutes un commando spécial SS prit la direction des 4-5, Gänsbacherstrasse, où vivaient encore plusieurs familles juives influentes de la ville". Entretemps, le chef régional des SS donne l'ordre de "tuer discrètement les juifs de la Gänsbacherstrasse". Au 4 de la Gänsbacherstrasse l'ingénieur Richard Graubart [une des personnalités les plus éminentes de la communauté] fut poignardé sous les yeux de sa femme et de sa fille. Au deuxième étage du même immeuble, Karl Bauer [autre personnalité éminente] fut traîné sur le palier, poignardé et frappé à coups de crosse de pistolet ; il mourut sur le chemin de l'hôpital."
Les nazis dressent le bilan du pogrom lors d'une réunion organisée le 12 novembre pour évaluer l'impact économique des évènements qu'ils appellent Kristallnacht en référence aux milliers de vitrines qui ont été brisées. Le SS Reinhard Heydrich rapporte que 7 500 magasins ont été détruits, 267 synagogues incendiées et 91 juifs tués. L'on sait que la Gestapo et les SS ont procédé à l'arrestation et l'internement dans des camps de concentration de 30 000 juifs, parmi eux Abraham Dreifuss, décédé à Dachau le 22 novembre. Selon le journal de Goebbels, l’ordre était directement venu d’Hitler. Lors de cette même réunion, les dirigeants nazis décident de prendre de nouvelles mesures pour exproprier les juifs de leurs biens, les priver de tous moyens d'existence, les exclure de la vie sociale. Ce sont les étapes qui sont aujourd'hui clairement définies comme les préliminaires d'une destruction de la population juive dans les territoires sous domination nazie. L'incitation à l'émigration par la peur a complété l'arsenal dans un premier temps.
Les conséquences
En Allemagne, 2 000 à 2 500 personnes ont trouvé la mort lors du pogrom ou dans les camps de concentration. Lorsque trois mois plus tard, certains sont libérés, c'est à la condition d'émigrer immédiatement. Rendus responsables du pogrom, présenté comme la conséquence spontanée de la colère populaire à l'assassinat de vom Rath par un juif selon les dirigeants nazis, ces derniers décident que non seulement les juifs d'Allemagne devront verser une amende d'un milliard de mark, mais qu'ils devront payer eux-mêmes les réparations sans bénéficier de l'aide financière de leurs assurances à titre d'indemnisation. Des milliers de juifs d'Allemagne privés de tous leurs biens tentent de traverser clandestinement les frontières et d'obtenir le statut de réfugié politique. Le sort des femmes est particulièrement tragique. Dans une analyse du sort des femmes après la nuit de cristal, Rita Thalmann classe celles-ci en cinq catégories 25 : le plus grand groupe est constitué des femmes âgées, trop pauvres ou trop faibles pour reconstruire une vie en exil, le second groupe; également important, est composé des femmes qui ont épousé un aryen et se sentent dans une relative sécurité, le troisième regroupe les femmes qui ne veulent pas laisser seuls, isolés et sans aide, un père, une mère ou un membre de leur famille, ensuite, il y a les femmes dont les maris et les enfants sont déjà partis, et qui restent seule, en Allemagne, par faute de moyens pour émigrer et qui espèrent pouvoir les rejoindre, enfin, les femmes qui ont choisi de rester. Parmi celles-ci, certaines appartiennent à l'Organisation des Femmes juives, et organisent des opérations de sauvetage des enfants, essayent de maintenir en activité la vie communautaire, s'occupent de la survie matériel et psychologique de ceux restés en Allemagne.
En France,
Depuis la conférence d'Évian de juillet 1938, le gouvernement français a clairement exposé sa position : la France ne peut plus accueillir davantage de réfugiés. Par ailleurs, lors des accords de Munich, la France a cédé aux exigences allemandes. Les Sudètes sont annexées, la paix est sauvée. Si la France tourne le dos si ouvertement à ses principes et traditions de pays de droits de l'homme, c'est que le gouvernement recherche à tout prix l'apaisement. L'apaisement avec son voisin allemand, à travers notamment des négociations secrètes menées par Georges Bonnet 26 , ministre des affaires étrangères depuis le 10 avril 1938. Georges Bonnet ne veut pas que les évènements de la nuit de cristal compromettent sa politique. Il ignore le rapport de George Coulondre 27 , nouvel ambassadeur de France à Berlin :
"Le traitement infligé aux juifs en Allemagne que les nazis tentent d'extirper complètement comme des bêtes malveillantes éclaire la grande distance qui sépare la conception hitlérienne du monde du patrimoine spirituel des nations démocratiques"
La France est la seule grande démocratie à ne pas dénoncer publiquement les massacres perpétrés dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938.
La France cherche aussi une paix intérieure.
Déjà, lors de la signature des accords de Munich, l'ancien ambassadeur de France à Berlin, François-Poncet a tiré les conclusions de ces évènements :
"Il est indispensable que les démocraties occidentales tirent des événements dramatiques de la semaine dernière la leçon qu'ils comportent. Il est nécessaire, que tout en continuant à affirmer leur volonté de paix et en ne négligeant aucun moyen d'entente avec les Etats autoritaires, elles éliminent les causes de faiblesse intérieure […]" 28
Il fait allusion aux milliers de réfugiés qui sont ressentis de plus en plus comme une menace par la population : menace économique en regard de la charge financière des réfugiés et des emplois qu'ils prennent aux Français, menace sociale par les tensions qu'ils créent, menace politique lorsqu'ils règlent leur compte tel Herschel Grynszpan. Aussi, le retour d'Edouard Daladier comme premier ministre le 10 avril 1938 met un terme à la politique d'accueil des réfugiés du Front populaire. Un de ses premiers actes est la publication du décret-loi du 2 mai 1938 qui est un retour en arrière. Désormais, on distingue les anciens réfugiés des nouveaux. Les premiers, comme les Russes et les Arméniens arrivés dans les années vingt ont leurs droits de résidence en France garantis, tandis que les seconds, comme les juifs d'Allemagne ne peuvent que difficilement obtenir une autorisation temporaire de résidence.29
Le 12 novembre 1938, une loi autorise l'internement des indésirables dans des camps de concentration. Les dizaines de réfugiés juifs allemands et autrichiens entrés illégalement en France sont désormais directement menacés.
En Grande Bretagne, la population dénonce avec force les actes criminels anti-juifs. Pour la première fois, des partisans de l'apaisement commencent à douter de la sincérité des déclarations d'intention d'Hitler en matière du maintien de la paix. En réponse, Neville Chamberlain condamne devant la chambre des communes les actes antijuifs de la nuit de cristal.
Aux États-Unis, Roosevelt déclare publiquement qu'il n'aurait jamais pu imaginer que de tels évènements puissent se produire au XX° siècle dans un pays civilisé.30
Il rappelle l'ambassadeur américain en Allemagne mais ne rompt pas les relations diplomatiques pour autant.
1. ZARANSKI Jozel, Dariusz, tome IV, p. 76, cité par ROLLET Henry, La Pologne au XX° siècle, Paris, Pedone, 1984, pp. 298-299.
2. ZARANSKY Jozel, op cit, p.81.
3. BURKO Jacques, KORZEC Pawel, Le gouvernement polonais en exil et les Juifs. Un document traduit et présenté par, Pardès, n° 16, 1992, pp.121-133, note 1.
4. MARRUS Michael R., Les exclus. Les réfugiés européens du XX° siècle, Paris, Calmann Levy, 1986, p. 172.
5. MARRUS Michael R., op cit, p. 173. Selon l'auteur, ils sont 5000 dans ce camp. Selon Vicky Caron, 15 000 CARON Vicky, Prelude to Vichy: France and the Jewish Refugees in the Era of Appeasement, Journal of Contemporary History, Vol. 20, N° 1 (Jan., 1985), p.159.
6. Emanuel Ringelblum est né en 1900 à Buczacz. Il est diplômé de l'Université de Varsovie, il obtient son doctorat en 1927 pour sa thèse sur l'histoire des Juifs de Varsovie au Moyen-Age. Pendant plusieurs années, il enseigne l'histoire dans les écoles juives et a également été actif dans les affaires publiques. Dès son jeune âge, il a également été un membre actif de la "Gauche Po'alei Sion" mouvement politique (marxiste-sionistes), une partie distincte de «Sion Po'alei Right" (essentiellement social-démocrate - sionistes). En 1930, il devient salarié à temps partiel de la commission mixte de distribution le Joint»), et en Novembre 1938 est envoyé par eux dans la ville de Zbaszyn.Ringelblum a passé cinq semaines au camp, où il a dirigé les travaux de secours, recueilli des témoignages de déportés, et recueilli des informations sur les événements dans l'Allemagne nazie. Ses expériences au cours de cette période lui ont laissé une impression indélébile.
Emmanuel Ringelblum
7. R. Mahler, "Mikhtavei E. Ringelblum mi-Zbaszyn ve'al Zbaszyn" ("Letters of E. Ringelblum from and about Zbaszyn"), Yalkut Moreshet, No. 2 (1964), pp. 24-25.
8. THALMANN Rita, FEINERMANN Emmanuel, La nuit de cristal 9-10 novembre 1938, Paris, Robert Laffont, 1972, p.55 et suivantes.
9. THALMANN Rita, op.cit., p. 56
10. THALMANN Rita, op.cit., p. 58
11. Le terme a été utilisé à la conférence de Wannsee en janvier 1942 qui décide de l'extermination des juifs par les nazis
.
12. Actes du Procès de Nuremberg, éd. française, Tribunal militaire international, 1947, vol. XII, p. 381, cité par THALMANN Rita, op. cit., p. 91.
13. Wiener Library, Institute of Contemporary History. Ordres du chef SA "groupe baltique".
14. Actes du Procès de Nuremberg, éd. française, Tribunal militaire international, 1947, vol. XXXI, document PS 3051, pp. 515-519.
15. Joseph Goebbels, Journal 1933-1939, Collectif, Ed. Tallandier, 2007
16. FRIEDLÄNDER Saul, L'Allemagne nazie et les juifs, vol 1 Les années de persécution (1933-1939), Paris, Seuil, 1997, p.271.
17. Julius Streicher rencontra Hitler en 1921. Il était alors le responsable de l'extrême-droite de Franconie, ce qui contribua à faire de Nuremberg une ville phare du parti nazi.
18. Il fut le directeur du journal antisémite Der Stürmer de 1923 à 1945. Gauleiter nazi de Franconie (1925-1940), puis député au Reichstag en 1933, il était connu pour ses violences verbales contre les Juifs
19. THALMANN Rita, op. cit., p. 96.
20. THALMANN Rita, op. cit., p. 97.
21. Témoigner, paroles de la Shoah, Paris, Flammarion, 2000.
22. SAUER Paul (dir.), Dokumente über die Verfolgung der jüdischen Bürger in Baden-Württemberg durch das nationalsozialistische Regime, 1933-1945, vol. 2, Stuttgart 1966, pp. 26-27.
23. THALMANN Rita, op. cit., p. 100.
24. HECK Alfons, The Burden of Hitler's Legacy, Frederick, Maryland, 1988, p.62.
25. FRIEDLÄNDER Saul, op cit., p. 274. Les citations insérées dans son texte sont extraites de : GEHLER Michael, Murder on Command : The Anti-Jewish Pogrom in Innsbruck, 9-10 novembre 1938, Leo Beack Institute Year Book,, n° 38, 1993.
26. THALMANN Rita
27. CARON Vicky, Prelude to Vichy: France and the Jewish Refugees in the Era of Appeasement, Journal of Contemporary History, Vol. 20, N° 1 (janvier 1985), p. 161.
28. Coulondre, ambassadeur français à Berlin, à Bonnet, 22 décembre 1938, Documents diplomatiques français, vol. XII, n° 309, pp. 572-573, cité par CARON Vicky, op cit., p. 161.
29. Ministère des affaires étrangères, Le livre jaune français. Documents diplomatiques 1938-1939, Paris, Imprimerie nationale, 1939, p. 19.
30. [1] MAGA Timothy P., Closing the Door: The French Government and Refugee Policy, 1933-1939, French Historical Studies, Vol. 12, N° 3, 1982, p. 436.