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La constitution du Convoi n° 50Par Ernest Kallmann
Seul le hasard des événements fait que je me suis intéressé à ce convoi. C’est la première fois que j’entreprends une étude personnelle sur la déportation1 . Peter Landé, bénévole à plein temps auprès du musée Mémorial de la Shoah aux Etats-Unis- USHMM à Washington2 , m’a adressé des documents récemment déclassifiés par les autorités américaines en me demandant si j’y trouvais des choses exploitables. La première pièce répondant à ce critère est une liste de déportés de juifs étrangers partis de Gurs vers Drancy le 27 février 1943, ci-après désignée par Liste USHMM. La liste Pau
La liste USHMM
La liste RivesaltesAprès avoir quasiment terminé cette fusion nous sommes passés à la suite de l’exploitation des documents venant de l’USHMM. Après la liste Gurs on trouve, sous l’en-tête du « Centre d’Hébergement de Rivesaltes », une liste intitulée « Convoi de Gurs du 23 novembre 1942 ». Les 37 premières pages sont lisibles, les quatre dernières par contre inexploitables. Une note en dernière page, manuscrite, lisible, signale que le convoi est formé de 584 personnes. Il s’agit d’un convoi mixte. Les femmes mariées figurent sous leur nom d’épouse, suivi du nom de jeune fille. Comme les dates de naissance sont indiquées, on peut reconstituer, sans certitude, les couples mariés. Ainsi on lit : 386 PARDUBSKY née ALLERAND Régina 5.10.1897 387 d° Georges 18.3.1886 Ce nom de Pardubsky m’a semblé familier pour l’avoir rencontré dans la liste USHMM. J’ai d’abord fait un survol rapide de cette « liste de Rivesaltes » en la confrontant à celle du convoi 50 publiée dans le Mémorial de la Déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld. Les 59 déportés du convoi 50 ainsi « récupérés » semblent répondre à une question que posait déjà l’étude en cours: pourquoi dans la liste Pau le nom de Rivesaltes et le code départemental des Pyrénées Orientales (66) ne figurent-ils pas ? Dans un premier temps, je me suis demandé s’il y avait eu un retour des détenus de Rivesaltes vers Gurs après le 23 novembre 1942. Les Archives des Pyrénées-Orientales ont infirmé cette hypothèse en indiquant que « le camp de Rivesaltes a été fermé officiellement le 1 décembre 1942, les derniers internés évacués fin novembre 1942 ». La liste Rivesaltes est donc celle d’un convoi de Rivesaltes vers Gurs qui a servi en partie à la formation du convoi 50. Elle complète la liste Pau et permet un nombre supplémentaire de rapprochements. A la fin du dépouillement nous avons identifié 927 personnes distinctes, dont 812 sont parties par le convoi 50, une fraction significative des 937 déportés masculins de ce convoi.. Il y a en outre 38 internés partis par d’autres convois et 73 internés dont le sort est à ce jour inconnu. Enfin il y a 353 doublons, des personnes identifiées aussi bien dans une des listes d’arrivée à Gurs que dans la liste USHMM de départ de Gurs. Au total l’indexation porte sur 1280 noms. Le résultat peut être présenté grâce à l’aide de bénévoles du Cercle de Généalogie Juive6 qui ont assuré l’essentiel de l’informatisation. Nous avons aussi bénéficié de l’assistance des Archives du Mémorial de la Shoah, de la fondation Dorot et de Monsieur Marcel Martinez. Seule est publiée dans cette introduction la liste des internés dont le sort n’a pas pu être déterminé. La liste complète sous Excel et le guide de lecture sont présentés sur la page Recherche de ce site. Cette étude appelle plusieurs observations : Le principe de la sélection des déportés.Dans la liste Pau, la page de droite porte pour certains internés une annotation, dans une écriture différente de celle de la liste. Elle fait suite à un nouvel examen du dossier, le « criblage » destiné à vérifier que le futur déporté répond aux critères imposés : homme juif de nationalité étrangère, âgé de 16 à 65 ans, absence d’attaches françaises. Trois colonnes sont prévues à cet effet : Attaches françaises, Services militaires en France pendant la guerre, Observations. Ci-après quelques exemples : Attaches françaises : parents français, un fils français, frères. Services militaires : Guerre 39-40, unité combattante ou Maroc, Tunisie. Observations : trop âgé (68 ans). Pour certains de ces internés on note alors en colonne Observations la mention « réservé », ou B ou R. Souvent la dernière colonne, à droite, ne porte alors pas trace du tampon dateur 27FEV43 mais 3/3/43 ou plus rarement 27/2/43 inscrit à la main et dans quelques cas même rien ou B. Veut-on encore faire croire que seuls les juifs étrangers sont déportés et que ceux qui ont de la famille française ou qui ont démontré leur engagement aux côtés de la France en guerre sont protégés ? La fiction ne durera que quelques jours. Les « 3/3/43 » sont destinés au convoi 51 qui quittera Drancy le 6 mars, également pour Majdanek. Il y a des nationalités protégées: Hongrois et Italiens selon les instructions allemandes, mais aussi Egyptiens et Grecs. La majorité des détenus sont désignés comme israélites. Les rares se déclarant « sans religion », catholiques ou protestants, sauf un, n’échappent pas au sort des juifs. Curieusement, seuls les numéros 1036 à 1038 se déclarant « orthodoxes » sont épargnés. La relativité des sources.Il y a fréquemment des différences d’orthographe des noms et de date entre les trois listes, Pau, Rivesaltes et USHMM, et d’autres encore entre celles-ci et les bases publiées. Le fait de disposer souvent de deux entrées pour la même personne facilite beaucoup l’identification. Par contre il est souvent impossible de déterminer exactement la graphie des noms et même l’exactitude d’une date. Serge Klarsfeld a décrit dès 1978 la mauvaise lisibilité des listes de déportation 50 et 51. Il faut être conscient des nombreuses sources d’incertitude. La graphie des noms germaniques et des diminutifs yiddish varie considérablement suivant qu’ils sont transcrits à partir de leur énonciation par des polonais, des russes, des allemands ou des français. La graphie polonaise est souvent imprononçable par l’employé ou le gendarme français qui pourra inverser les nombreuses consonnes doubles. Les recopies de liste à liste multiplient les erreurs. Le déchiffrage des documents, dans leur état de lisibilité actuel, fait souvent appel à l’imagination. La saisie informatique offre une occasion supplémentaire de se tromper. Il faut donc rester humble et ne critiquer personne. Les sources, même publiées, conservent leur part d’incertitude. Quelques exemples Noms illisibles : nous avions identifié Rubenkes Moses, n° 300, en déchiffrant la liste USHMM. Puis, dans le second cahier de Pau, sous le numéro 2207, nous ne lisions que R ???kes. Le moteur de recherche du Mémorial de la Shoah exige que soient fournies au moins les deux premières lettres du nom. En combinant R avec chaque voyelle (Ra, Re, etc.) et l’année de naissance 1887 (d’après l’âge, 56 ans en 1943) il apparaît bien un Rubenkes Moses qui est parti par le convoi 50. Noms mal saisis : les deux détenus Pliker ou Pliner sont une seule et même personne. Ils se nomment tous deux Benjamin, l’âge est compatible avec la date de naissance. Nous ne les avons pas trouvés dans les bases de données. L’ambiguïté subsiste. Citation partielle : Walder Leo, 1073, ne se trouve pas dans la base du Mémorial de la Shoah, car il s’y prénomme Léa, comme dans le Mémorial de Klarsfeld. Ce serait, s’il ne s’agissait d’une erreur, la seule femme du convoi au départ de Gurs, exclusivement masculin. Le Gedenkbuch allemand confirme bien qu’il s’agit d’un homme. Deux noms : il y a deux Sloma. Jacob Mordka né en 1922 (585 et 1070) figure bien sur le Mur des Noms sous le prénom de Jacob. Chaim, né en 1893 (586 et 1069) est bien cité chez Klarsfeld et dans la base du Mémorial à bonne date de naissance, mais dans cette dernière sous le prénom de Jacob et il ne figure pas sur le Mur. Dates différentes : Henri Loeb (80 et 2249) est né selon la liste USHMM en 1888 et a eu 55 ans en 1943 selon la liste Pau, ce qui est cohérent. D’après la base du Mémorial, il serait né en 1880. Nous avons sans doute commis de nombreuses erreurs dans notre travail. D’autres chercheurs ne manqueront pas de les relever. Le seul mérite des exemples cités plus haut est de fournir quelques clés pour des recherches plus approfondies. Le tableau présente les « sans sort connu », ceux qui figurent dans une des listes et dont je ne suis pas parvenu à retrouver le sort. Ils sont 72 qui pour le moins mériteraient, s’ils n’ont pas survécu à la Shoah, que l’on dépose pour eux une page de témoignage à Yad Vashem. Ici se termine cette recherche ponctuelle, j’espère que d’autres chercheurs se chargeront de la compléter et de la corriger. Avril 2007 © Ernest Kallmann |
Notes de l'auteur: 1Je ne compte pas comme étude ma participation à l’informatisation de documents sur la Shoah dans le cadre de Jewishgen. 2United States Holocaust Memorial Museum, par la suite USHMM. 3Archives Départementales des Pyrénées-Atlantiques, Fonds 72W44. 4Voir plus bas « Le principe de sélection des déportés ». 5Aimablement communiquée à l’auteur par le Musée américain de l’Holocauste.. 6 www.genealoj.org
Note de l'éditeur: Lorsque l'étude sur la constitution du convoi 50 nous a été proposée pour publication, nous avons accepté en pensant que ce travail pouvait intéresser le public de notre site.
Photographie transmise par
Voir le tableau des "sort inconnu"
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