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le destin de Willie G.

Grandir avec Kissinger

Lorsque P. Farges l’a rencontré en 2003, Willie (Wilhelm) G. était bénévole aux Archives du Congrès juif canadien à Montréal, où il consacrait sa « seconde carrière » d’historien amateur à retracer le parcours d’exil et de déportation de son père, Ferdinand G. Willie est né en 1921 à Fürth (Allemagne). Au détour d’une phrase, il souligne volontiers qu’enfant, dans la cour de l’école, il jouait au ballon avec un certain … Henry Kissinger*. Cela fait partie de son identité : « avoir grandi avec Kissinger ». Son père, maître cordonnier, était né à Leipzig en 1890 dans une famille originaire de Galicie. Sa mère était originaire d’une petite ville polonaise qui devait plus tard incarner l’horreur nazie : Auschwitz / Oświęcim. En Allemagne, la famille G. était ce que l’on appelle des « Ostjuden », des juifs d’Europe orientale immigrés récemment. En famille, on parlait allemand, yiddish, et parfois polonais. Les cinq enfants communiquaient plus volontiers en allemand.

Pour toute démarche officielle, la famille G. était contrainte de se rendre au Consulat de Pologne à Munich. Après une scolarité normale, Willie est envoyé en 1933, peu après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, dans une école technique qui doit lui permettre d’acquérir les compétences nécessaires pour émigrer, « juste au cas où ». Simultanément, son père ouvre un commerce d’import-export de jouets, moins dépendant de la clientèle locale que sa cordonnerie.

En 1938, après la « Nuit de Cristal », les G. accélèrent leur quête d’un visa et Ferdinand, le père, se rend à Paris en éclaireur. Willie commence à Munich un apprentissage de serrurier et de menuisier dans un centre ouvert par la communauté juive. La même année, l’une de ses sœurs est envoyée en Angleterre par un « Kindertransport », l’un de ces transports d’enfants juifs à destination du Royaume-Uni. Grâce aux efforts de la famille d’accueil de sa sœur, Willie bénéficie peu avant le début de la guerre d’un visa pour Belfast. Son père, en revanche, se retrouve piégé à Paris : victime d’une rafle en 1943, il sera conduit à Drancy puis Auschwitz par le transport n° 64 du 7 décembre 1943. Son nom est aujourd’hui gravé sur le « Mur des noms » au Mémorial de la Shoah à Paris.


En 1940, Willie se porte volontaire pour combattre les nazis. En raison de son passeport, on l’invite à rejoindre l’armée polonaise en exil, dont le noyau est constitué des évacués de Dunkerque. C’est au contact de ses « compatriotes » qu’il apprend véritablement le polonais. À la fin de la guerre, les vétérans sont invités à rentrer en Pologne s’ils le souhaitent, mais cette perspective n’enchante guère Willie. Au même moment, le Canada accueille 5 000 vétérans de l’armée polonaise afin de combler le déficit chronique de main d’œuvre agricole.

Willie est candidat à l’émigration et, en 1947, il débarque au Québec dans une ferme laitière du village de Sainte-Thérèse dans le massif des Laurentides. Il y reste une année, au cours de laquelle il apprend rapidement le français. Plus tard, Willie s’installe définitivement dans la partie anglophone de Montréal. Il a travaillé toute sa vie dans un grand magasin, gravissant un à un les échelons de la hiérarchie. Il a retrouvé à Montréal la langue anglaise qu’il avait pratiquée à Belfast, une langue devenue au fil du temps sa langue principale. Pourtant, c’est une langue qu’il continue de parler avec un fort accent allemand. Dans le même temps, il avoue avoir les plus grandes difficultés à s’exprimer en allemand. Seuls semblent lui revenir dans cette langue des souvenirs marquants de sa jeunesse.

Pour résumer son parcours, Willie met en avant les nombreux passages d’une langue à l’autre et emploie l’adjectif « hybride » pour qualifier sa condition. Pour lui, l’ajustement d’une culture à l’autre passe principalement par le changement de langue :
Vous savez, avec les langues, c’est très intéressant : je suis un hybride. L’allemand est ma langue maternelle, j’ai parlé l’anglais à Belfast et en Angleterre, puis il m’a fallu apprendre le polonais à l’armée. Et puis j’ai passé un an à la ferme, où je parlais déjà un assez bon français. Le résultat est qu’après plus de soixante ans, mon allemand est très rouillé, vous savez. Mon français est très mauvais – alors que j’étais assez bon – parce que je ne le pratique pas. (…) Alors vous finissez par ne plus parler aucune langue correctement. A l’heure actuelle, je ne parle pas un bon allemand, ni un bon français, ni un bon anglais .

Malgré son accent, Willie se dit « parfaitement intégré » et se sent Canadien. Il refuse explicitement de se voir comme un « Canadien à trait d’union » (hyphenated Canadian), une appellation « qui n’a pas de sens pour lui ».

Patrick Farges est maître de conférence à Institut d’allemand d’Asnières Université Paris 3 - Sorbonne nouvelle.

Entretien avec Willie G., Montréal, 24/03/2003. L’entretien a eu lieu en anglais.

NdE Henry Kissinger, diplomate américain, prix Nobel de la paix,  né Heinz Alfred Kissinger le 27/05/1923 à Fürth


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